Q Tu écris "C’est ainsi que l’art sort du
marché: en sortant de l’objet manufacturé, donc de la marchandise" Mais pourquoi l'art , en devenant "numérique" - la musique en est le meilleur exemple actuellement - sortirait-il
obligatoirement du marché en changeant de support de diffusion?
R Je ne me souviens plus exactement de tout ce que j'ai écrit, mais l'art sort du marché après y être déjà entré. Et il y est entré en devenant inséparable d'un
support manufacturé. Où pouvait bien être le livre qui n'était pas sur une page imprimée? Où était la musique qui n'était pas gravée? Si ils deviennent séparables de leur support, comment en
faire un marché? Je ne suis pas un nostalgique de l'art de cours ou de l'art sacré, mais ni l'un ni l'autre de donnait lieu à un marché.
Le marché a d'ailleurs été un véhicule très acceptable de l'art et de toute la vie intellectuelle. Je ne le vois plus tenir ce rôle.
Q L'industrie du disque - bien souvent auteurs et éditeurs confondus - se défend en pénalisant le "piratage". La mentalité fait que une immense majorité des gens
préfèrera acheter le dernier album d'une prétendue "star" plutôt que celui de "machin" mettant en ligne gratuitement ses oeuvres.
R Justement, ce qui reste dans un marché me semble assez loin de ce qu'on a pu identifier comme art dans les diverses civilisations, même si ce sens a été soumis à
beaucoup de variations selon les langues.
De même, qui pénalise le "piratage"? Certainement pas les artistes, qui ne tiennent qu'une place toujours plus négligeable dans ce marché. Eux y voient surtout un véhicule pour ce qu'ils
produisent, pour se rencontrer et échanger, comme j'ai moi-même commencé à publier.
Q Les artistes qui cherchent une reconnaissance, ou qui ont une vision "alternative" de l'oeuvre, oui.
R Mais ce n'est pas du tout une recherche de "reconnaissance" ni une vision alternative. Il n'y a pas d'invention, d'idée neuve, sans un minimum
d'échange de coups de main. C'est en principe ce qu'on attend, pas des applaudissements stériles, ni même au moins du fric .(qui peuvent se rajouter en prime).
Si jamais reconnaissance il y a, ce sera celles de travaux capables d'en susciter d'autres et d'ouvrir des voies pour de nouveaux, et non d'un succès public sans grand intérêt, ou pire pour
avoir entraîné vers des impasses, des modes convenues et vite oubliées.
Il ne s'agit pas bien sûr d'interdire à quiconque de donner le sens qu'il veut aux mots qu'il emploie. Mais alors, qu'il s'y tienne, et ce sera son problème s'il veut faire à partir de là une
histoire des arts ou de la littérature.
Moi aussi, je donne un sens particulier aux mots que j'emploie, et ceux de "art", "lettres", "pensée" ne trouvent pas beaucoup d'objets dans ce qui fut bien, mais de plus en plus difficilement,
leur "marché".
Mais que j'emploie mes mots autrement, ne signifie pas que je désigne quelque chose d'alternatif. Alternatif à quoi?
Q La majorité des artistes "reconnus", eux, dans ce que l'on pourrait appeler la "société du spectacle", les rock stars, l'habitué des plateaux
TV, eux, protestent vigoureusement.
R Oui mais peut-on feindre d'être dupes des ces jeux de langage. Même la "star" habituée des médias affiche un parfait mépris à leur égard. On ne peut pas tout à la
fois se vouloir au-dessus des masses, et attendre d'appareils de masse toute reconnaissance. C'est justement le spectacle qui se fait une alternative à la vie réelle.
Q Nous ne sommes plus là dans une situation de rémunération, mais dans une situation que je qualifierais d'"avidité" - de célébrité,de profit, d'"amour" avec de gros
guillemets.
Ce qui pose le problème du statut de l'artiste dans la Cité, comme diraient nos anciens.
R Je pense plutôt que ce qui est n'a justement pas besoin de statut. Quel était le statut de Rimbaud, ou de Li Po, ou de Khayam?
Q Un tableau ou une sculpture ne sont pas reproductible numériquement pour mettre dans le salon.
R C'est un peu plus complexe. Un marché des arts plastiques ne s'est réellement constitué qu'avec l'apparition de la reproduction, la gravure, la litho puis surtout la
photo. Malgré les apparences, la côte d'un peintre tient surtout à la quantité de reproductions mises en circulation. Nous connaissons tout d'abord les peintres par des photos, pas par leurs
originaux. Et sans cela, il n'y aurait jamais eu le marché de l'art que nous connaissons. Les peintres et les sculpteurs seraient restés des artisans.
Q Il existe des artistes qui se revendiquent "artisans". Je citerai, en bon breton, Gilles Servat. Où est le problème ?
R Ce n''est pas un problème, c'est que si seuls quelques "clients" voient et connaissent l'œuvre d'un artiste, ce n'en est plus un. C'est à dire qu'il ne peut plus
avoir (y avoir) une vision assez large et assez partagée pour donner lieu réellement à de l'invention, de la recherche.
Pour autant, s'il n'a plus que des millions de spectateurs, mais qui ne font rien de son travail et ne lui apportent rien non plus, ça revient au même.
Q Concernant les droit d'auteur tu écris "Certes, selon la loi, l'auteur est le légitime propriétaire de l'œuvre qui reste dans son tiroir, sans qu'il ait pour cela à
la déclarer ni faire de quelconques démarches, mais le droit ne s'applique qu'à partir du moment où elle en sort. Dans ces conditions, si le droit d'auteur, plutôt qu'être un droit de l'homme,
sert à définir un statut d'auteur, il devient de fait un droit de diffuseur, de publisher (même pas d'éditeur). Il devient de fait la restauration d'un droit féodal de diffusion".
N'est-ce pas aussi le propre du capitalisme, non?
R Vaste question. C'est sans doute ce que devient le capitalisme, mais ce n'est pas sa nature. Le capitalisme n'est pas le féodalisme. Le capitalisme repose sur la
vente de biens réels entre des citoyens en principe égaux, pas sur des impôts, des taxes et des statuts.
Q L'industrie du disque, du livre, du cinéma possèdent les moyens de productions et sont seuls bénéficiaires du profit.
R Justement non. Nous n'avons pas besoin de ces industries pour produire, ni même pour transmettre. Nous en avons de moins en moins besoin. Ce qu'ils
contrôlent encore, ce sont seulement des dépôts légaux et des statuts. Et à quoi nous servent-ils?
Q De l'autre côté, les travailleurs-artistes vendent leur force de travail-créativité contre salaires. Mais en contrepartie, et contrairement à la masse anonyme qui
vend sa force de travail, l'industrie du disque et du cinéma offre un statut à celui qui fait appel à elles contre l'abandon d'un certain nombre de ses droits : Celui de "star".
R En fait célèbre et anonyme sont les deux faces d'une même médaille, aussi pénibles l'une que l'autre. Quand on a quelque chose à vendre, on est bien
obligé de se faire connaître, mais combien aussi on a envie de se cacher et de se protéger. Le spectacle n'offre pas d'autre alternative que d'être tour à tour l'un ou l'autre.
Ceci dit, je ne connais pas beaucoup d'écrivain qui gagne vraiment de l'argent, je veux dire qui gagne autant que s'il faisait autre chose. Et ça
m'étonnerait qu'il écrive pour être célèbre.
Q Si l'on se passe de cet intermédiaire, on perd le statut en risquant de retomber dans l'anonymat, faute par exemple, de bénéficier d'un support publicitaire -
matraquage serait un mot plus juste - par ailleurs fort coûteux.
R Soyons sérieux [smiley rigolard]. Statut et célébrité ne servent qu'à négocier des contrats ou obtenir des subventions. Certainement pas le contraire.
Contrats et subventions ne servent qu'à réaliser des projets. Pour ce qui est de croûter, et plus encore de "claquer", il vaudrait mieux trouver autre chose.
C'est pourquoi, si l'industrie ou les institutions du livre, ou d'autres produits culturels, ne servent pas à réaliser ces projets, si elles ne gèrent
par exemple que le passage de l'imprimeur au pilon, alors, elles ne servent à rien.
Je ne dis pas qu'elles ne font pas du chiffre d'affaire, qu'elles ne favorisent pas le commerce, etc, mais elles ne servent absolument à rien du point
de vue artistique, littéraire, scientifiques, etc.
Q Sinon, il existe des licences comme Creative Commons.
Je ne suis pas partisan des CC. Sauf cas bien précis, elles peuvent devenir très casse-gueule sur le long terme. En réalité, elles ne sont pas libres du tout.
(1)
Q Free signifie libre et gratuit en anglais. Le "libre" est-il inséparable de la gratuité ?
R Pas aux yeux de beaucoup, ni aux miens. Je ne suis pas un adepte de la gratuité, et s'il y a de l'argent qui circule, j'aime autant en gagner.
En fait nous sommes nombreux à nous demander comment on pourrait gagner de l'argent avec du travail que nous diffusons en ligne. Mais il s'agirait alors de faire payer
quoi?
Depuis des siècles, une "œuvre de l'esprit" a toujours été payée au pourcentage de la masse monétaire qu'elle faisait circuler (sans que personne ne prétende par
ailleurs que ce serait là la valeur véritable de l'œuvre). Si l'on restait sur cette logique, ce serait alors au fournisseur d'accès de donner aux auteurs une part de ce que payent les
abonnés.
N'est-ce pas justement un peu ce qu'ils font? Mon site m'est totalement gratuit une fois que j'ai payé ma connexion. On peut donc dire que ce sont les usagers qui ne
font pas de site qui payent l'espace disque de ceux qui produisent. Je suppose que tu ne paye rien non plus pour ton blog.
On pourrait toujours faire une comptabilité plus précise: certains sites ont plus de passage, génèrent plus de téléchargements, certains ont plus de pages, d'autres
plus d'octets… Où mènerait une telle comptabilité?
Je ne suis pas contre la vente, mais elle doit au moins obéir à une certaine intelligence et une certaine efficacité. Je connaissais des gens qui avaient écrit un
programme de comptabilité. Je ne sais plus son nom, mais il était assez connu. Au bout d'un certain temps ils se sont aperçu que la vente du logiciel servait à peu près exclusivement à payer leur
propre travail de comptabilité et de service à la clientèle. Comme ce sont des programmeurs et pas des vendeurs, ils ont préféré rendre publiques les sources, et continuer à
programmer.
De tels choix n'aident pas toujours à faire bouillir la marmite. Mais à quoi peut bien conduire le contraire ?
Pour un artiste, ou n'importe quel intellectuel, fait-il son travail ou devient-il un employé du service après vente des industries culturelles?
Q Tu écris "Par sa nature même, il est possible de cacher un texte, mais pas de l'offrir à la lecture sans ces possibilités de le copier, s'en inspirer, etc. Un texte
est lisible (transparent), ou il n'en est pas un."
Il en va de même pour l'image et le son . Le numérique - et son medium -. On ne peut pas déposer son oeuvre sur un banc public et s'étonner qu'on s'en saississe sans laisser un chèque en
contrepartie. Il fallait le cacher dans un buisson, où il perdait tout son intérêt....Nous sommes-là dans l'idée de "public", au sens de "qui appartient à tout le monde". Et de l'idée Digger
"It's Free Because It's Yours"
R Je crois que tu t'égares là. La question est ailleurs.
Quand tu achètes un bouquin, le nom de l'auteur est écrit dessus, souvent bien en gros. Ca ne veut pas dire qu'il s'est vendu à l'éditeur, mais au contraire que l'ouvrage lui appartient
toujours. Ca ne veut pas dire non plus qu'on lui a donné ainsi un statut d'auteur, mais que c'est lui qui donne leur statut à l'éditeur et autres distributeurs. Bref, ils vendent "son" livre,
et s'ils ne peuvent pas le prouver, ils sont hors la loi. C'est pourquoi ils tiennent à nous faire signer des contrats précisant bien ce qu'on les mandate de faire respecter concernant notre
fonction d'auteur.
Justement c'est une fonction, pas un statut, c'est même une fonction linguistique. Aucun énoncé n'a de sens si l'on ne peut pas identifier
le sujet de l'énonciation. C'est précisément de que veulent dire les termes, bien désuets il faut dire, "œuvre de l'esprit".
En un sens tout ce que fait l'homme est "oeuvre de l'esprit", évidemment, mais lorsqu'on utilise la plupart des objets issus de l'ingéniosité humaine, on ne se soucie pas de les comprendre,
d'en percer les secrets et d'y percevoir la posture de l'auteur.
Ils sont pourtant protégés aussi, mais par des brevets. Si l'on a fait des droits d'auteurs plutôt que des brevets, c'est parce que ce que protège le brevet est précisément ce que nous achetons
dans une oeuvre de l'esprit, c'est à dire la possibilité de suivre la pensée de l'auteur, de percer ses techniques et de nous en servir. Bref, une oeuvre de l'esprit est par définition en
"source libre".
Mais ça veut dire aussi qu'elle n'est pas abandonnée anonyme sur un banc. On peut faire tout ce qu'on veut de ce que j'écris à la conditions d'indiquer comment l'on peut accéder à l'original,
et donc, par la force des choses en m'en reconnaissant la paternité. Ces choses vont finalement de soi. Il ne me viendrait pas à l'idée de reprendre les idées et des extraits de Ken Knabb, par
exemple, sans le nommer et indiquer où l'on peut trouver ses écrits. Le lecteur lui-même pourrait me le reprocher plus encore que l'auteur.
Q Tu écris que le droit d'auteur est issu du Siècles des Lumières.
Aujourd'hui, n'est-on pas retombée dans une situation ressemblant à la situation d'avant le Siècle des Lumières., figés sur des postulats que l'on peut appeller "pensée unique". Il nous manque un
Montesquieu que écrirait un nouvel "Esprit des Lois" ou un Rousseau pour un nouveau "Contrat Social" ?
Oui, les dernières lois sur les droits dérivés sont un retour avant Les lumières, et mêmes avant les lois ou les conventions qui avaient cour dans les grandes
civilisations (musulmane, chinoise, etc). C'est pourquoi je dis que l'art, et toute activité intellectuelle, n'a plus grand chose à en faire.
Heureusement, nous avons Stallman (2) [smiley rigolard]
(1) Pour voir les différentes licences, voir par exemple http://boxson.net/legislation_licences.php
(2) Richard Stallman est à l'origine du projet GNU et de la licence publique générale GNU connue aussi sous l'acronyme GPL, qu'il a rédigée avec
l'avocat Eben Moglen
http://jdepetris.free.fr/index.html